09.02.2009
Bruissement d'ailes
24 septembre 2008
les éphémères
On avait eu cette idée bizarre, après quelques bouteilles de vin, d’aller marcher pieds nus dans la forêt. D’abord on en avait discuté pendant environ une heure, se promettant une félicité sans pareille à sentir l’herbe humide s’écraser sous nos pieds, à contempler les arbres qui se penchaient sur nous… Finalement on avait froid, l’expédition n’avait pas vraiment tenu ses promesses, mais la bruine nous enveloppait d’un vêtement de pluie, et le brouillard ajoutait tout de même la tonalité romantique à la scène. On avait passé la journée à s’étonner de prendre tant de plaisir dans nos retrouvailles, à rêvasser, à rire et à boire. L’odeur fraîche des pins se disputait avec celle plus âcre des feuilles de l’an passé qui achevaient mollement de pourrir. Et tandis que nous marchions sur l’humus fertile, les arbres nous contemplaient mélancoliquement. Nous nous sommes finalement assis et comparions des visions contraires de l’opportunité d’être vivant. Je ne sais pas pourquoi, j’ai prononcé cette parole un peu idiote, un peu hors de propos « et à votre avis, lequel d’entre nous sera le premier à mourir ? ». On s’est tous regardé, embarassés et j’ai tout de suite regretté d’avoir posé cette stupide question. Orlane tirait sur sa clope en évitant le regard des autres, surtout celui de Laurent, qui menait une vie nocturne, ne dormait jamais plus de deux heures par nuit, et abusait de toutes sortes de substance. Lui ne regardait personne et souriait de l’air de celui qui a, de toutes façons, raisons. Je jetais un bref coup d’œil à Maya, si sage dans sa jolie robe rose, qu’il me semblait que Lucifer s’en serait pourléché les babines. A cet instant, je crois que quelqu’un a allumé une lumière dans une maison plus haut, sur la colline. Dans l’obscurité presque totale de la forêt qui nous entourait, troublée simplement par la tâche incandescente des cigarettes, un rayon s’est figé sur Victor, et l’a quasiment dérobé à nos regards. Des dizaines de papillons, peut être même des centaines se sont agglutinés sur ce rayon. C’était des petits papillons éphémères, certains étaient blancs, ou presque jaunes, d’autres semblaient noirs. Ils voletaient furieusement dans le halo de lumière et le silence de la forêt rendait plus fou le bruissement d’aile. L’odeur des pins s’est soudain faite plus lourde, plus capiteuse, elle emplissait la forêt de manière entêtante. On respirait ce parfum presque étouffant en faisant des grands moulinets pour chasser les papillons. J’ai pris une feuille dans la main, je l’ai froissée nerveusement, elle craquait dans ma main.
On s’est tous senti un peu coupables. Finalement Victor s’est levé, nous a fait un petit signe de la main, et s’est dirigé vers la maison d’où venait la lumière, accompagné par cette étrange cohorte d’éphémères. Il marchait lentement, et quittait peu à peu le halo. L’odeur s’amenuisait, on respirait mieux. Laurent n’a pas pu s’empêcher de remarquer qu’il avait l’air d’un comédien quittant la lumière de la scène.
Après l’enterrement, nous parlions tous à voix basse. Le cercueil émettait encore un curieux bruit de bruissement d’ailes, il était couvert de poudre. Maya me regardait fixement, les yeux pleins de larmes. On savait que dès qu’elle les tournerait vers le cercueil ses yeux se videraient et l’eau risquerait de se répandre. J’avais encore plus de peine depuis qu’elle fixait un point très précis entre mes sourcils avec l’énergie du désespoir. Et l’ondée qui s’annonçait m’inquiétait aussi. Je l’ai prise dans mes bras, et je lui ai dit que la poudre était l’offrande des papillons, qu’elle conduirait le cercueil, et Victor, plus vite encore vers le ciel. Je lui caressais les cheveux, glissait ma main sous la sienne. « prends garde à l’eau ma toute petite, ma minuscule gazelle, mon oisillon… ». Je la sentais devenir plus fine, plus mince et plus petite pendant que je lui parlais, je la tins plus fermement, de peur qu’elle ne s’en aille en courant d’air.
« Il va pleuvoir » a dit Orlane. Alors on est rentré.
J’ai souvent repensé à cette nuit là, on ne m’a pas reproché d’avoir posé la question.
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28 octobre 2008
Bruissement d’ailes
C’était Noël, et que je terminais avec succès de me persuader que ce jour était comme les autres et que rien ne m’obligeait à faire quelque chose de « spécial ». Dans un sens, ce Noël ci avait quand même sa particularité. J’avais battu une sorte de record personnel cette année. Cela faisait quatre mois que je n’étais pas sorti de chez moi. Derrière ma fenêtre, je regardais le jour se lever, puis se coucher. Sur le mur de ma chambre les petites barres bien droites s’accumulaient, elles même traversées d’un trait bien droit dès que j’en atteignais cinq. Je tenais beaucoup à ce simulacre.
Vingt-huit jours passés sans adresser la parole à qui que ce soit. Cinq jours allongés à ne rien faire si ce n’était regarder le soleil se lever, s’éloigner de ma fenêtre, le jour tomber, la nuit avancer. Dix-huit jours sans me laver. Internet comblait tous mes besoins, je me nourrissais grâce aux supermarchés en ligne.
Il est vrai qu’il y avait toujours quelqu’un pour me tirer de ma léthargie. Et ce jour là Orlane a toqué à ma porte.
« - C’est quand que tu viendras plus ?
- J’sais pas, quand tu seras plus mon frère ?
- Si c’est pour faire un test ADN je sortirai peut être… »
Elle a posé par terre quelques paquets préparés par ma mère, s’est assise sur le matelas et m’a regardé :
« - Tu pourrais quand même mettre un pantalon
- C’est con, ils sont tous au sale.
- Faudra bien que tu te décides à revenir parmi nous
- Considère que je suis en voyage, je peux t’envoyer des cartes postales si ça te décide à me foutre la paix.
- Colin… qu’est ce qu’on t’a fait ?
- On m’a fait bli… Ca te fait rire ? bon, sur ce ma petite sœur…
- Salut et heu… Joyeux Noël »
Je l’ai regardée partir. Sa silhouette disparaissait lentement. Un petit regard vers ma fenêtre et elle s’est engouffrée dans une bouche de métro. Elle était assez de mon sang pour savoir que je la guettais jusqu’au bout. Je me suis assis par terre, allongé, puis j’ai plus pensé à rien.
En émergeant du vide, j’ai observé les paquets que ma sœur avait posés sur le sol.
Environ deux heures après, j’ai réussi à me lever pour les ouvrir. Une enveloppe et de l’argent. Au début mes parents, exaspérés avaient essayé de me couper les vivres. Puis quand on m’avait retrouvé considérablement amaigri et incapable de me mouvoir, je veux dire physiquement, ils avaient abandonné et m’envoyaient régulièrement de l’argent. Je sais pas comment ma sœur avait réussi à soudoyer le facteur, mais il me glissait les lettres sous la porte. Ils ont vite compris que ne plus sortir impliquait aussi ne plus descendre chercher mon courrier.
J’étais donc tranquillement réfugié dans ma grotte depuis quatre mois. En réalité ça faisait presque un an que je ne sortais plus, mais je m’étais endurci peu à peu. D’abord je m’étais laissé convaincre par des potes et on m’avait entraîné dehors, boire des coups, sortir au ciné, draguer des filles… Ereinté par ces actes pris contre mon plein gré, j’avais passé une petite, mais bienheureuse période à refuser de prendre les appels, d’ouvrir la porte… Finalement on m’avait interné. L’objectif recherché n’étant pas vraiment celui là, quand je suis sorti quelques semaines après, j’ai lâché un peu de lest. Je tolérais les visites d’Orlane et je répondais au téléphone très consciencieusement, une fois sur trois et seulement après la cinquième sonnerie. Ces petites maniaqueries me maintenaient en vie, comme les petits traits tracés à la règle près de mon lit.
Au bout d’un certain temps je n’étais plus très sûr de pourquoi je m’étais enfermé.
Au début il y avait eu un banal trajet en métro. J’attendais depuis une dizaine de minutes, il était environ minuit, quand une rame a déboulé avec le bruit de tonnerre habituel. Elle a ralenti devant nous, presque à s’arrêter, mais elle a continué. J’étais bouleversé par ce que je voyais, ce métro était bondé, bondé d’oiseaux. Il y avait de nombreuses races différentes mais pour la majorité c’était des oiseaux de ville, des pigeons, des moineaux, des pies, quelques hirondelles. Le métro était silencieux parce qu’ils ne chantaient pas. On n’entendait que des drôles de bruits d’ailes. Les oiseaux formaient une espèce de masse compacte. Je me suis mis à trembler. Un horrible vieux clochard édenté m’a pris l’épaule et l’a secouée « ben alors mon gars, ça va ? C’est la migration ah ah ! ». J’ai beau me concentrer de toutes mes forces je sais plus du tout ce qui s’est passé ensuite, je pense que rien d’extraordinaire n’est arrivé, j’ai juste attendu le métro suivant.
Bien entendu les choses n’en sont pas restées là. Je me suis mis à voir des gazelles, fouillant dans les ordures, dans les poubelles, des bandes de chien envahir pesamment les Champs Elysées, comme mus par la certitude de leur bon droit… Je crois que je n’étais pas le seul, les clochards m’adressaient des petits signes, de reconnaissance et essayaient de plaisanter avec moi « ben oui garçon, les choses changent faut t’habituer ! c’est la crise faut croire ».
Pour finir il y eut le soir de la mort de Victor, et les éphémères qui l’ont suivi jusqu’au tombeau. Personne n’avait l’air de réaliser. J’ai pris Orlane par la main, je l’ai serrée très fort et j’ai commencé à trembler comme une feuille…
« Tu vois bien qu’il pleut des cordes, s’est-elle exclamé, allez on rentre, tu vas prendre froid, je préfère que tu passes l’hiver si tu vois ce que je veux dire.
- Orlane ! les papillons… tu entends les ailes ? »
Elle n’a rien dit, elle m’a juste regardé d’un air incroyablement sévère… Son œil obscurci par la menace m’a fixé sans indulgence ni raillerie. J’ai préféré me taire, je me suis laissé entraîner.
Alors j’ai voulu me cacher. A l’hôpital, ils essayaient de me convaincre que tout ça était normal, qu’il fallait juste que je m’habitue et que ces foutues bestioles étaient dans leur droit. A dire vrai, c’est plutôt les patients qui trouvaient parfois les bons mots. Les médecins se contentaient des litanies habituelles « et votre mère ? » « Je vais vous prescrire un petit quelque chose !».
C’est là que j’ai rencontré Nancy, internée pour anorexie, comme presque toutes les jeunes filles de cet hôpital. Evidemment elle n’était pas là que pour sa maigreur, une sévère dépression la contraignait fréquemment à cligner des yeux, qu’elle avait d’ailleurs un peu fous. Je me souviens d’elle alors qu’elle dodelinait de la tête pendant des heures, comme le font les chevaux quand ils s’ennuient… Mais c’était peut être les médicaments…Par-dessus ça, elle avait des petites tendances pyromanes et avait incendié le salon de coiffure où elle travaillait. Pour l’instant, son plaisir défendu consistait en se cacher dans un coin, tard dans la nuit pour regarder une allumette prendre du large. Je crois qu’elle-même ressemblait assez au résidu noir qui reste d’une allumette éteinte. On est rapidement devenu assez proches, et, abruti par les drogues, j’aimais bien rester prêt d’elle à jouer aux cartes ou au scrabble, ou simplement à me taire. On parlait un peu du problème des animaux, elle aussi avait vu certaines choses qui collaient pas vraiment... Mais apparemment elle n’était pas vraiment inquiète.
« - ils peuvent rien te faire… On les voit pas mal dans les transports, Sylvain m’a dit que de plus en plus d’oiseaux se planquaient dans les soutes d’avions. Peut être qu’ils essaient juste de s’en aller, qu’est ce que t’en dis ?
- j’en dis juste qu’ils me foutent la trouille… Ca me semble pas net tout ça… Je crois pas qu’ils veulent juste s’en aller, et si les oiseaux veulent s’en aller, ils ont pas des ailes ?
- Oui, mais ils nous voient nous enfermer dans de grosses machines et nous revoient plus, alors il s’imaginent peut être…
- Non… c’est pas la délicate manière des bestioles de nous montrer qu’il faut raisonner notre développement et envisager la simplicité volontaire… Je crois qu’ils nous veulent du mal…
- t’es mignon mais t’es pas tellement courageux, dit-elle en m’embrassant. »
Elle avait ses bons jours.
Quand je suis sorti de l’hôpital j’avais pris une résolution. Je suis retourné passer quelques temps chez mes parents. Je réfléchissais. J’espérais beaucoup des armes à feu mais j’hésitais, je craignais les dégâts. Un grand couteau serait tout aussi difficile à transporter et après l’hôpital je ne tenais pas à me retrouver en prison. Et puis j’avais beau être résolu, l’idée du contact me faisait frissonner. J’espérais tomber sur un arsenal et ne plus avoir qu’à me servir et effectivement, il y avait pas mal d’armes dans la cave mais ça n’allait pas… Finalement je suis parti dans la campagne et j’ai trouvé une lourde pierre que j’ai mise dans mon sac à dos. Ce serait lourd et compliqué mais tant pis. En revenant sur la route près de la voiture je suis tombé sur ma sœur, qui me fixait d’un œil inquisiteur. Je me demande encore comment elle avait pu me suivre. Elle aussi commençait à me foutre la trouille.
« - qu’est ce que tu fabriques ? a-t-elle demandé
- Je te retourne la question. Rentre à la maison, j’ai un plan. »
J’ai roulé toute la nuit et je suis rentré à Paris juste après, très impatient et très satisfait de moi-même. Ca tombait bien, il était cinq heures, les premiers métros n’allaient pas tarder à se pointer. Je suis rentré dans une bouche et j’ai attendu que quelques rames passent. Ca n’a pas tardé, au bout de quelques minutes, une rame est passée remplie de ces infectes bestioles. Les voyageurs semblaient aussi placides que d’habitude. Je suis rentré dans une rame aussi calmement que possible, et, sortant l’énorme caillou, j’ai réussi à blesser un pigeon, qui continuait à battre faiblement de l’aile, produisant l’un de ces bruits que je détestais par dessus tout.
Les gens m’ont regardé, interloqués
« Mais c’est quoi ce taré ? a gueulé une femme ! Qu’est ce qui va pas chez toi ? »
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9 février 2009
Bruissement d’ailes
II Nancy
En sortant du métro sous les vociférations des gens je m’étais mis à courir longtemps, encore bien longtemps après que je n’entende plus leurs cris, peut être même longtemps encore après qu’ils m’aient oublié… J’ai commencé à courir par angoisse, je longeais les rues le cœur battant, l’Hôtel de Ville, la Seine… la sueur dégoulinait le long de mon dos. J’ai continué à courir pour sentir encore un peu la douleur s’insinuer en moi et battre mes tempes. C’est seulement quand j’ai cru m’évanouir que je me suis arrêté, fourbu, un peu soulagé quand même que l’épuisement ait diverti un moment mes obsessions… Près du Quai de la Rapée, je suis tombé nez à nez avec plusieurs biches, qui fouillaient des poubelles de leur nez. L’un de leurs petits me scrutait d’un air interrogatif. Plusieurs passants évitaient soigneusement de les regarder et se tenaient à distance respectueuse. J’étais encore trempé de sueur, et je me sentais une proie facile, affaibli par la longue course. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Pourquoi ne nous laissent-ils pas tranquilles, et puis enfin, pourquoi personne n’en parle ? Des centaines d’oiseaux dans le métro, des troupeaux de biches faisant les poubelles à Paris… Il y avait là quelque chose d’inexplicable qui me glaçait… Et depuis que j’avais assommé l’oiseau (était-il mort ?) je craignais d’être devenu un ennemi. Le faon me regardait toujours, bientôt, ce fut tout le troupeau qui me fixait en silence… Le vacarme habituel de la ville, les voitures, les pots d’échappement, les cris des jeunes filles, comment la ville pouvait-elle être à ce point et si soudainement silencieuse ? Pour la première fois je me suis demandé si j’étais encore le seul être lucide de cette ville ou si au contraire…
Je n’avais plus chaud maintenant, dans le froid de janvier, la sueur s’était transformée en une sorte de pluie gelée qui ruisselait dans mon dos. Je me suis remis à courir, je pense que je ne pouvais rien faire d’autre… Mais cette fois j’ai simplement couru jusqu’au café le plus proche. Les clients se sont arrêtés de parler à mon entrée. Ils me regardaient, exactement comme le troupeau cinq minutes auparavant. Une type très maigre derrière le comptoir laissait en suspend le verre sale et le torchon pour le nettoyer. Une jeune fille blonde, le regard oscillant entre le romantisme et la franche provocation me regardait de bas en haut, une autre très maquillée, un peu vulgaire, la main posée sur la cuisse d’un jeune gars à l’arcade percée, l’air de chercher les ennuis; tous les deux plissant un peu les yeux. Une fille très fine, qui ressemblait à une poupée de porcelaine, les doigts posés sur son verre de menthe à l’eau, une autre encore, sapée comme une baby rock star qui venait je crois d’interrompre le tintement rythmé qui jaillissait de son ongle et de son verre de bière. Le bar avait l’air de s’être figé et ressemblait davantage à un tableau qu’à une scène de la vie réelle. Sans la musique, les Eagles je crois, on aurait pu entendre une mouche voler… Dans un flash j’ai revu les biches, il y avait le même air dans leurs yeux que dans ceux des clients du bar. Une sorte de défi interrogatif « que vas-tu faire ? » ou plutôt « que peux-tu faire ?
Un grand homme presque chauve, entre deux âges, portant beau encore, m’a adressé un sourire et a levé son verre en me regardant. Du vin rouge. Les conversations ont repris d’un seul coup. Qu’est ce qui n’allait plus ici ? J’ai composé le numéro de Nancy par réflexe de survie, je ne l’avais pas vue depuis l’hôpital, je souhaitais vraiment qu’elle en fut sortie… Une demi heure après elle m’a retrouvé, recroquevillé sur une banquette, m’a pris par la main et m’a emmenée jusqu’à chez elle… Nous avons pris un taxi, je ne supportais pas l’idée de reprendre le métro.
Elle a posé un bol de thé très chaud devant moi et a caressé mon front. Je me sentais enfin en sécurité.
« Tu sais ce que disait Balzac, Nancy ?
- Je ne connais pas mon chéri.
- « la femme a ceci de commun avec les anges que les êtres qui souffrent lui appartiennent »
- Alors tu m’appartiens ?
- Je ne sais pas, mais j’ai peur, tu crois que c’est souffrir d’avoir peur ?
- Tu me poses trop de questions et je sais jamais quoi répondre ! »
Elle me souriait, mi tendre mi moqueuse… Son appartement était minuscule et tiède, autour de moi je voyais des produits de beauté, des coussins, des tissus chauds, ça sentait bon chez elle, le thé ou les huiles essentielles… J’ai un instant souhaité me fondre dans cet univers féminin, me muter en un de ses accessoires doux et chauds, un coussin en peluche, une écharpe soyeuse, une bougie parfumée… J’imaginais ses pensées à l’image de son appartement, fleuries, douces et sucrées… J’ai avancé ma main vers ses cheveux qui formaient une masse blonde veloutée… J’ai eu peur que mon corps d’homme, mes mains osseuses, mes poils, mon sexe d’homme ne détruisent un peu cette harmonie… Mais on s’est embrassé, et le flou de mes pensées s’est peu à peu évanoui au contact de sa peau de jeune femme … Tout devenait simple…
Ce fut une parenthèse. Elle était soudain la seule femme que j’ai jamais tenu dans mes bras. Elle était celle qui était venue me chercher. Je la serrais contre moi mais délicatement car je craignais que la porcelaine de sa taille ne se brise… J’oubliais un instant qu’en définitive je l’avais jugée irrémédiablement folle, bien que touchante, j’oubliais que je l’avais connue dans un hôpital psychiatrique, j’oubliais qu’elle était anorexique et pyromane, et que cela ne collait pas vraiment avec mon idéal forgé une minute auparavant de jeune fille soyeuse et immobile… J’oubliais même que je ne lui trouvais pas beaucoup d’intelligence… Je l’ai simplement tenue contre moi quelque temps, j’ai respiré l’odeur de ses cheveux, j’ai touché son poignet chaud, j’ai senti battre ses veines contre mon pouce… Elle se laissait faire, sans m’accueillir ni me repousser. J’écoutais sa respiration un peu fébrile. Elle avait cette odeur de thé, la même odeur que le liquide bouillant et sucré qui m’avait permis de reprendre mes esprits et un peu de force quelques minutes auparavant. Et puis, vaille que vaille, j’ai eu envie de la déshabiller, quitte à rompre le charme.
C’est en la regardant dormir et en empoisonnant la tendre atmosphère de son nid avec ma cigarette que j’ai finalement repris conscience de la réalité dans laquelle je me trouvais. J’étais désormais lié à elle, non par l’amour qu’on venait de faire mais par l’instant qu’elle avait su m’offrir, par l’angoisse disparue un instant… Il s’agissait plus de reconnaissance que d’affection mais je me suis promis de ne pas l’abandonner… Enfin, pas définitivement… Pour l’heure il fallait pourtant que je parte et que je trouve enfin une clé au mystère des animaux…
« - Nancy tu m’entends ? Il faut que je parte…
- Reste encore un peu, me dit-elle d’une voix endormie
- Non, je pars, mais merci Nancy… heu… je te revaudrai ça… »
En descendant son escalier, je me sentais particulièrement stupide, je n’avais pas su témoigner ma gratitude autrement que par un « je te revaudrai ça »… J’avais pourtant en tête tous les mots qui m’avaient échappé… Ma petite étoile errante, presque éteinte… Ma petite fille, entre ses névroses et sa candeur… Je n’aurais vraiment pas voulu lui faire de peine… S’il n’y avait pas eu les animaux peut-être… Mais dans le fond je n’étais même pas sûr. J’ai décidé de l’appeler plus tard, je pensais bien trouver quelque chose.
Je suis rentré chez moi sans encombre et à pied, en songeant toujours au problème des animaux. Ce qui me rongeait le plus était de songer que finalement personne ne semblait avoir pris conscience du phénomène, exception faite de quelques SDF et des aliénés de l’hôpital, et ça ne faisait pas lourd. J’espérais que sur Internet il y aurait quelques groupes de personnes un peu plus conscientes que les autres. Mais en arrivant devant le porche de mon immeuble, Orlane m’attendait.
« Bon dieu, mais qu’est ce que tu fous là ? Tu m’espionnes ?
- Salut ! Moi aussi ça je suis contente de te voir ! Oh oui, je prendrai bien un café, c’est avec plaisir.
- pff allez, monte, mais reste pas, j’ai des trucs à faire ! »
On a vaguement discuté de choses et d’autres, Jérôme, son mec, que je trouvais insupportable, les parents, qui s’en faisaient pour moi, ses cours, qui à mon avis ne servaient à rien. Elle n’est pas restée longtemps, à mon soulagement. Je me suis installé devant mon ordinateur pour essayer enfin de trouver une solution. Il y avait un journal gratuit posé sur la table, daté du jour même, je ne me souvenais pourtant pas d’en avoir tenu un entre les mains ce jour là… Orlane certainement… On avait entouré une petite annonce qui disait simplement « la KAS recrute des volontaires, la lutte continue » avec un numéro de téléphone.
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14.01.2009
Mes fleurs
MES FLEURS
9 novembre 2008 – 14 janvier 2009
I
Je manque de m’écrouler en apprenant la nouvelle. La douleur me submerge, elle est un temps divertie par la voix de Sylvain
-Louise, ça va, tu m’entends ?
Comment a-t-il eu mon numéro ? Devant mes yeux obscurcis par le chagrin passe rapidement un soir d’automne, trop plein de rires, d’alcools doux et de chaleur. Toi mort, mon corps s’affaisse, mes mains tremblent, une chaleur prend mes épaules et s’insinue jusqu’à mon visage. Je crois que je suffoque. C’est au tour de la douleur physique de m’apaiser momentanément. Immédiatement rattrapée par le reflux de la souffrance morale. En face de moi, Sarah me dévisage. Mais il faut que je vienne, il faut que je te vois, que je te touche, ou que je touche la terre près de laquelle tu reposes, il faut que je parte. Quand je reviendrai, si je reviens, il y aura ces centaines de mail, des priorités, des gens mécontents, des irruptions permanentes et urgentes dans mon quotidien. Quelqu’un me dira « tu pouvais pas nous planter comme ça » mais j’en ai rien à foutre, je le crie à mon interlocuteur imaginaire et, d’un revers de main, j’envoie balader la montagne de papier qui s’accumule sur mon bureau avant de tomber assise par terre, les larmes m’étouffent.
Je te retrouverai chez toi … J’ai pris un billet de train… Je pars tout à l’heure.
II
Ces six heures de trajet en train me paraissent une éternité. Je passe quelques coups de téléphone. Non je ne viendrai pas. Oui je connais les conséquences. Non je ne veux pas vous voir. Non ce n’est pas à cause de vous. Oui je vais bien. Non je ne m’excuse pas. Les paysages défilent à travers mes larmes… Ma tête explose… Je m’endors, finalement, puis me réveille en sursaut. Mes voisins me trouvent étrangement pâle. Les sanglots m’étouffent. On appelle un médecin. La voix du contrôleur retentit dans mes oreilles… « Si un médecin se trouve dans le train, nous le prions de bien vouloir se présenter en voiture 6 » Reflux de la douleur physique… Je vomis dans la voiture 6... J’ai l’impression de cracher tout ce que possède mon ventre, mon corps et même mon esprit, j’ai terriblement mal au ventre, je souhaite m’évanouir, je souhaite ne plus penser. Un grand homme presque chauve, avec des habits bizarres bouge devant moi, ses mains glacées me touche, je me sens mieux. Il me donne des calmants. On me transporte sur une couchette, je me rendors instantanément. Une main très douce me caresse les cheveux, se peut-il que, comme dans ces livres pour enfants, ton fantôme revienne pour me consoler ? Se peut-il qu’en ouvrant les yeux je ne trouve aucune présence si ce n’est celle diffuse de la fraîcheur sur mon front ? Mais une vieille dame me regarde avec tristesse et retire sa main quand je me réveille.
III
Ici le massif central… Les arbres sont givrés, le sol est dur et l’atmosphère est blafarde. Le ciel a l’air laiteux. Et soudain je me souviens que tu es mort, qu’il y a eu un cercueil, un enterrement, des prières… J’essaie de me rappeler mes enterrements, mes visites au cimetière… Je cherche comment cela peut bien se passer. Je me souviens de la Toussaint, on mettait dans mes mains des pots de fleurs pour des gens qui étaient morts bien avant ma naissance et je regardais partout autour de moi en saluant ma famille, en faisant rouler des cailloux sous mes chaussures. Les plus jolies tombes étaient toujours celles des récents disparus, fleuries et presque gaies, et le marbre disparaissait sous ces effusions colorées. Je décide qu’il me faut des fleurs… Et je veux un bouquet énorme, de quoi achever tous les asthmatiques du monde, de quoi vider les entrailles de la terre. Je veux une explosion de couleur à t’en rendre aveugle. Je veux quelque chose de tout à fait déplacé. Je veux qu’elles soient si intenses qu’elles donnent l’impression d’un vacarme épouvantable… Je veux des fleurs d’amoureux transi, prêt à commettre des folies. Je veux vider mon compte en banque, je veux vendre tout ce que je possède pour t’offrir ces fleurs.
Le fleuriste est inquiet. Je m’en tiens à ce qu’il a de plus voyant et de plus cher.
IV
J’ai enlevé mes épaisseurs de vêtement, je ne porte plus qu’un simple tee shirt. Le vent me glace mais me garde alerte. Je marche inlassablement, il était hors de question que je prenne un taxi. Le bouquet est trop lourd et mon poignet en est douloureux. Parfois je le tiens à bout de bras, parfois dans mes bras. Il est trop gros, j’ai du mal à voir où je marche, je ne sais pas comment le porter. Je trébuche et le sol verglacé vient vite sous mes doigts crispés. Il fait tellement froid… Mes larmes refroidissent instantanément et laissent des traînées glacées, aussitôt sèches sur mes joues. Si je me rhabille j’ai peur de retomber. J’essaie un instant de courir mais cela me fait mal au cœur. Le silence m’entoure, finalement je vois le cimetière, je me remets à courir et recueille la douleur.
V
Je reprends un peu mes esprits en arrivant près de toi, je me rhabille et j’éternue. Heureusement il n’y a personne… Il y a déjà beaucoup de bouquets sur ta tombe et j’ai envie de tous les balancer. Mais je me reprends. Je pose mes fleurs dans un coin. Je ne m’assois pas. Je cherche une prière « Je vous salue, Marie pleine de grâce ». Le cours de mes pensées obscurcit le contenu de la prière et je ne trouve plus mes mots. Tu n’aurais pas aimé mes fleurs, ni ma prière, ni rien, ni personne. Il y a des plaques, des petits poèmes mortuaires. Mes yeux s’y posent et par un stupide réflexe, je lis leur contenu : « regrets éternels ».
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04.01.2009
Corps qui tombe
Nous formons une ronde autour de lui, une façade étrange, des arcades opaques. Nous attendons en silence, les yeux froids. Je crois avoir entendu un enfant crier, ou peut être était-ce un petit animal, un drôle de cri minuscule et déchirant... Son corps devant nous commence à tomber. De tout son long, il tombe. Très lentement, sous nos yeux médusés il s'écroule. Sa gigantesque carcasse s'abat sur les hommes et les femmes qui reculent, silencieux et terrifiés. Il me fait penser au ralenti d'un arbre abattu. Il me fait penser à une statue énorme, déboulonnée, qui tombe sur d'anciens partisans. Mais ce n'est pas une statue, un arbre ni un dieu, même si sa taille nous y fait penser. Il n'est pas d'argile, il est de chair et de sang. Il ne manquera pas d’éclater tout a l’heure, en gouttelettes projetées et rouge vif. En cette seconde épaisse, l’homme s’abat à l’horizontale, sans bruit, sans cri, sans odeur, dans le silence et l’angoisse. Certaines femmes se signent, d'autres se défendent d'un premier mouvement, celui de porter secours au condamné. Les enfants ouvrent des yeux énormes, certains pères les élèvent dans leur bras pour qu'ils voient mieux. L'acte physique est interminable, je retiens des larmes d'angoisse.. Son ombre obscurcit le paysage.
Nos yeux sont posés sur lui, nos pensées nous désertent peu à peu. Nos têtes s'emplissent du silence vertigineux de sa chute à la renverse. Il tombe bien, il tombe droit. Nous ne sentons désormais plus rien d’autre qu’une attention palpitante face à cet écrasement que nous savons irrémédiable et que nous ne voulons pas empêcher. Il ne tombe pas comme de la pluie, mille gouttes légères ou violentes, ni comme un orage, qui entrechoquerait en une illumination fracassante la foudre et la terre. Il tombe les yeux ouverts, lucide mais atone sur le monde qu’il connaît. Il tombe sur nos yeux étonnés mais prêts à l’admettre. Ce n’est pas un monde qui tombe avec lui, ce n’est pas l’histoire, c’est un débris déjà. Dans l’indifférence que nous subissons, nous qui refusons de tomber, de tout notre long, contre la terre froide et pleine d’insectes, lui tombe, et nous le regardons.
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15.10.2008
Cycle Aïda
13 novembre 2007
Aïda endormie
Aïda cesse donc un instant de dormir… Tu es sans arrêt allongée sur un lit, sur un divan… Tu t’étends n’importe où, tu fermes tes yeux si doux… A quoi pense tu quand tu dors ? Je te fais l’amour comme un fou, je m’écrase sur ton corps, je joue à l’homme ou au soldat de plomb, et toi tu te contentes de fermer les yeux, et de replonger trop vite là où je ne suis pas. Tu me quittes Aïda…
Mon dieu, tu as l’air si apaisée, ton bras nu ramené sous ta tête, tes paupières qui bougent un peu dans tes rêves… Tu es ma trêve, tu es ma dormeuse, ma belle au bois, tu dors nue, dans n’importe quelle position… Tu bégayes parfois des mots étranges, si tu m’apprenais ta langue… Je t’aime Aïda, et tu ne le vois pas, je te souris et tu ne le vois pas. Je te murmure à l’oreille les noms des pays que je t’inventerais sûrement. Je te raconte des histoires, je joue pour toi. Tu ne réponds pas, tu as l’air de me sourire mais tes yeux restent clos… Tu changes de position, tu me tournes le dos… Je ne sais même pas si
tu entends ma voix.
Espèce de narcoleptique, est ce que je ne te suffit pas ? Ne vois tu pas que je me crève à la tâche, que je m’efforce jour après jour d’être un homme bien, tout ce que je fais je le fais pour toi. Je travaille… Moi, je travaille… Toi tu restes ici, dans ce qui devait être notre nid d’amour, tu écoutes un peu de musique, et puis tu t’allonges pour lire un peu, mais cela t’ennuie, alors tu fermes les yeux et tu dors. Ton sommeil de jeune fille, tes poses de femme, tu me ravis, tu me conquiers et tu m’alarmes. J’ai tous les droits pourtant, j’effleure ton sein, je pose ma bouche sur ton ventre… Cela te réveille, cela te fait rire… Tu es tellement douce… Puis tu te rendors, bien sur et tu m’abandonnes encore une fois. Et moi je ne trouves pas le sommeil mon amour. Il semble que tu l’aies définitivement séduit et qu’il se désintéresse de moi. Je reste éveillé, j’écris, les yeux rivés sur mon ordinateur, je te regarde inlassablement, je souffle sur toi pour faire voleter tes cheveux. Je ne sais plus que poser ma main sur ton ventre rond et chaud… Il y a quelqu’un qui attends, sans doute, une petite fille qui dort aussi, si sage dans le ventre de sa mère. Je me prends à rêver qu’il y a une armée dans ton ventre, une armée d’endormies. Un jour je serai peut être tout seul sur terre, avec mes insomnies et mes stupides courses contre le temps, et alors je regarderai, impuissant, toutes ces femmes que tu mettras au monde, qui me tiendront prisonnier de leur si doux sommeil, de leur babillage somnolent. Et je ne saurais que vous regarder… Je sais déjà que je serai vaincu par vos yeux fermés, par la chaleur de votre corps…
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30 novembre 2007
Aïda 2
Il n’y a plus rien pour effacer le goût amer dans ma bouche. Tu reposes près de moi et je n’en peux plus, tu es enceinte et je peux à peine respirer. Te regarder est une torture. Je veux seulement fuir cette bonbonnière dans laquelle tu t’endors.
Tu es belle, tu as de grands yeux bleus, tu as des cheveux roux, tu as le plus beau sourire du monde, je te l’ai dit des milliers de fois. Ma haine se déverse dans ton ventre. J’ai perdu toute forme de morale, j’ai tout perdu. Je te frappe, je te déchire, je te foule sous mes pieds. Tout m’exaspère en toi, et même si tu t'agenouilles, même en implorant ma pitié, la sève de la violence jaillirait encore plus fort parce que je ne sais plus rien évacuer. Je ne sais plus courir comme un dératé, à m’en exploser la gorge, à détruire mon cœur. La douleur physique ne m’atteint plus, seule la tienne m’importe. Je ne sais plus fumer, en tremblant, des milliers de clopes, des centaines de pétards dont la minuscule flamme finit systématiquement par s’éteindre. Je l’éteins contre mes doigts, mais encore une fois ma douleur est vaine. Il ne sert plus à rien de me torturer comme lorsque, enfant, je me cognais la tête contre les murs, en attendant patiemment que jaillisse mon sang. Le travail ne m’est d’aucune utilité, cet exutoire tellement inutile, plus rien ne pourrait rentrer dans ma cervelle en dehors d’une balle. Oh bien sur je rends des papiers, sur le désordre en Tchétchénie, sur les échanges d’arme entre la France et l’Afrique. Mais tout est devenu tellement confus, les Russes qui massacrent les Tchétchènes, les Chinois qui étouffent les Tibétains. Comment ne pas avoir envie de te tuer ?
Je ne veux plus prendre soin de mon corps, ce que j’ai pris autrefois pour un sanctuaire. Je veux simplement qu’il se laisse aller à la pourriture, qu’il soit doucement rongé et qu’il se change, enfin, en poussière.
Tes beaux yeux bleus je ne peux plus les voir sans avoir envie de les crever, tes cheveux roux je ne peux plus les respirer sans penser à l’odeur de la suie. Ton sourire me rappelle l’homme qui rit, barbarie au couteau.
Il n’y a plus rien à faire pour toi et pour notre enfant, plus rien car je ne peux plus te demander de me pardonner. Plus rien parce que je ne me sens plus coupable. Plus rien parce que l’enfant que tu portes, nous ne le baptiserons pas.
Je vais mal, je vais incroyablement mal. Tu ne souhaites que mon bonheur, c’est ce que tu me dis tous les matins en effleurant mes cheveux, avant de te rendormir. L’écoeurement me prend à tel point que je peux a peine l’écrire. Ton corps de poupée je ne sais plus le souhaiter autrement qu’en sang, l’horreur est encore la seule chose qui puisse me rendre service.
Je ne t’aime pas. Et je n’aime pas notre enfant. L’idée même que j’ai pu t’aimer autrefois, aimer tes manèges, aimer tes sommeils, elle me devient insupportable. Tu vis encore en moi, comme un cancer. Je ne te supporte plus, et je ne supporte même pas l’idée que tu puisses vivre, même loin de moi.
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28 décembre 2007
Aïda et l'ange
Christophe parle
Je suis un homme. Je le sais désormais parce que ma mère est morte. Morte hier. Et morte seule. Je suis un homme qui l’a laissée mourir. Je suis celui qui n’a pas su dresser ce barrage. Je suis celui qui admet. Trente ans avant, bon dieu, trente ans avant… Elle me donnait la vie.... Je suis celui qui l’a tuée.
Je suis l’étranger, je suis « aujourd’hui maman est morte ». Je suis le veuf et l’inconsolé, je suis celui qui maudit Gérard de Nerval. Je suis le calme orphelin aux yeux tranquilles qui vomit Verlaine. Je suis l’insomniaque, l’alcoolique, l’impuissant, le soumis. Je suis celui que tu as ramassé dans la rue, comme un animal blessé et que tu ramasses toutes les nuits, et qui ruisselle de tes propres larmes et de son propre sang. Je suis celui que tu bénis, je suis ton sujet, tu es ma reine et mes écrouelles. Je suis celui qui va te quitter, qui va tout quitter parce que rien n’a malheureusement plus d’importance. Je suis celui qui met le feu à cette vieille baraque, je suis celui que la douleur enchaîne. Mon amour Aïda, comment aurais tu pu me sauver ?
Le petit frère d’Aïda parle.
J’avais six ans.
Tout est noir dans cette chambre et Aïda dort. Il est sorti dans la salle de bain, et maintenant il est perdu dans cette trop grande chambre. Il respire un peu fort. Comme si son propre souffle rappelait celui de sa sœur. Sa sœur qui dort… Qu’il pourrait réveiller. Car elle le rassurerait, elle lui parlerait de sa chaude voix de basse
« Aïda… »
Il a prononcé les deux syllabes d’une minuscule voix. Elle n’a pas entendu. A présent il se retient de respirer. Il cherche à repérer dans cette espace hostile le léger souffle féminin de sa grande sœur, si belle, si douce…
Il marche à petit pas. Il pense aux fantômes. Les fantômes soufflent eux aussi, ils font « ouuuh » et Ludovic en a peur… Il pense aux vampires, ceux qui viendraient sournoisement dans la nuit et le viderait de son sang. Il pense surtout à l’obscurité qui dégouline de monstres et d’angoisse. Il étouffe un cri… Non… Ce n’est qu’un insecte qui bourdonne dans ses oreilles.
« Aïda ! »
Mais où est elle ? Il risque un ou deux pas, et se heurte à un mur. Il est complètement perdu dans cette chambre et commence à gémir doucement. Il pense à la douceur de ses draps, il pense aux bras chauds de sa sœur dans lesquels il pourrait s’endormir paisiblement. Il pense aux démons. Il pleure tout à fait maintenant.
- "Ludovic ! qu’est ce que tu fais ?!"
La lumière est apparue comme une providence. Au milieu de ses larmes il regarde sa sœur, muet de reconnaissance. Son œil bleu un peu inquisiteur… La lumière est divine, elle inonde la pièce d’une douce chaleur, il n’était pas si loin de son lit finalement. Il pleure encore un peu.
Elle s’est approchée de moi et m’a pris dans ses bras. Elle a séché mes larmes avec ses lèvres sur mes yeux. Elle a un peu ri de mes frayeurs. Mais elle ne s’est pas moquée. J’ai dormi dans son lit, blotti contre sa chaleur, noyé dans son haleine.... Le sommeil est vite revenu.
La mère de Christophe parle
Mon pauvre enfant… Mon trésor… Tu patauges dans ta violence, pourquoi n’ai-je pas pu t’aider davantage ? Je lis ici que tu penses m'avoir tué... Mon pauvre chéri... Tu n'aurais pas même pu soutenir mon regard...
Elle te noiera et personne ne peut l’empêcher. Maintenant je suis morte et je te regarde, impuissante. N’entend tu pas ma respiration dans le bruissement des feuilles, ne sens tu pas mon souffle vivant dans l’insecte qui bourdonne à tes côtés? Tout ce que tu as toujours refusé de croire, tout ce que tu as toujours pris pour des enfantillages était la pure vérité. Je suis avec toi, mais tu ne me vois pas. Tu ne vois que cette gravure que tu as dessinée, et tu n’entends que cet air que tu as composé pour elle.
Prends garde mon chéri, elle est ta mort.
Sainte Marie mère de Dieu, vous qui êtes bénie entre toutes les femmes j’implore votre pitié pour mon enfant. Priez pour lui, maintenant est à l’heure de sa mort.
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15 octobre 2008
Aïda et l'enfant
Le docteur s’est approché à pas de loup. J’ai sursauté, mon père m’a attrapé la main et offert un de ses sourires rassurants
- l’enfant est né, c’est une fille.
Cette immense lumière blanche signait certainement la fin de mes espoirs, comme elle marque la fin de la vie, paraît il. J’avais pas mal somnolé ces dernières heures, et les néons m’éblouissaient soudain. Au début j’étais resté avec Aïda pendant l’accouchement, mais j’avais rapidement rebroussé chemin. J’avais espéré quelque chose de spécial, une émotion qui me la rendrait plus humaine. Mais elle criait très peu, elle arrivait même à sourire. Seule la transpiration sur son visage dénotait l’effort et la souffrance. Rien ne pouvait y faire, on aurait pu lui enfoncer un couteau dans les cotes elle aurait gardé son calme olympien.
- la maman s’est endormie…
- je m’en doute bien, ai-je répondu, quelque peu renfrogné.
Derrière moi mon père avançait pas à pas, semblant tout à fait heureux de la nouvelle vie qu’Aïda se proposait de m’offrir.
J’ai jeté un coup d’œil à Aïda et une immense envie de pleurer m’a envahie… On aurait pu la croire morte tant ses lèvres étaient pâles… Je ne savais vraiment plus… Etait ce moi qui l’avait transformé en déesse de marbre ? Ou bien avait elle été une petite fille vive, une adolescente coquette ? Les larmes sont montées. Mon père a éclaté de rire
- C’est l’émotion mon grand fils ! pourquoi t’inquiète tu, tu vois qu’elle va bien !
- Je vois oui…
Alors qu’il prenait les infirmières à témoin de ma découverte de l’émotivité, je me suis tourné avec une grande curiosité vers l’enfant. Je guettais mes propres réactions avec beaucoup d’intérêt : serait ce une révélation ? Allais je soudain trouver un sens à ma vie ? Ou bien chercherai je le frisson tout en ne ressentant que du dégoût devant cette larve humaine ?
En somme elle ressemblait à n’importe quel bébé. J’ai d’abord ressenti un premier élan d’attendrissement, surtout quand le médecin l’a installée entre mes bras
- elle s’appellera Rose…
Je cherchais malgré moi des signes distinctifs de ma propre personne. Seul, je l’aurais brandie au dessus d’un miroir pour comparer avec mon propre visage.
- Elle a mon nez non ? Et mes yeux un petit peu, tu ne trouves pas ?
- Je trouve que ses yeux sont tout à fait fermés mon fils.
J
’ai rapidement retrouvé la vieille angoisse qui tenaillait mon estomac depuis si longtemps par une petite constatation bénigne
- Mais elle ne pleure pas ! Pourquoi elle ne pleure pas ? Les nouveaux nés sont censés pleurer non ?
Le docteur a essayé de calmer mes peurs, mais c’est bien le contraire qui s’est produit.
- Ne vous en faites donc pas monsieur ! elle a pleuré tout a l’heure ! Mais bizarrement peu… C’est une toute petite fille bien sage.
Il a fallu que je prenne un siège pour m’asseoir. Elle pleurait peu, et m’observait du minuscule encart de ses yeux. Aïda… J’aurais du le savoir… Tu ne pouvais avoir qu’une fille, une fille qui fut ton double, ton délicieux petit clone… Jamais ça n’aurait pu être un garçon, que j’imaginais plein de boutons et jouant au foot, ni même une fille à l’image de ma sœur, un petit animal apeuré toujours à l’affût… J’imaginais mes futures années étranglé entre les tendres sommeils de mon épouse et la sagesse de mon enfant…
Soudain une échappatoire m’est apparue, je pouvais peut être devenir un père autoritaire, faire souffrir l’enfant à défaut de faire souffrir la mère. J’ai commencé à imaginer avec plaisir toutes les petites misères quotidiennes que je pourrais lui infliger : humiliations diverses et variées, privations… Tout en restant dans les limites de la légalité je pourrais peut être lui faire vivre un enfer. Je poussais mes rêveries jusqu’à imaginer que peut être je pourrais atteindre la mère et provoquer quelques cris, quelques larmes ou supplications à force de martyriser la petite.
Hélas j’ai très vite compris les limites de cette charmante idée. D’abord il n’en restait pas moins que c’était mon enfant, et de toutes façons mes fantasmes fugitifs de violence n’avaient jamais pu se concrétiser, même sous l’alcool, même sous la drogue. Ensuite c’était tout simplement ridicule, puisque Rose était la fille d’Aïda rien ne pourrait naturellement l’atteindre, et elle me tiendrait sous son joug comme la mère.
Une infirmière et mon père sont arrivés en courant alors que de grosses larmes tombaient sur la petite fille qui venaient de naître. Mon père m’a délicatement retiré l’enfant et nous a regardé en souriant, successivement. J’ai approché ma bouche de la minuscule tête de Rose et l’ai embrassée d’un baiser fou.
- Ne me l’enlevez pas...
- Décidément, il sera aussi fou de la fille qu’il est fou de la mère !
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04.08.2008
Le port
Une ampoule nue pendait du plafond et jetait une ambiance blafarde sur la pièce. Quelqu’un avait baissé les stores et Patrick devinait les allures mornes du petit matin, de ces lumières qui le laissaient hésiter sur le bien-fondé de quel avenir que ce soit. Au dehors criaient les mouettes. Ce son exaspérait dans sa poitrine le chagrin qui l’habitait depuis des mois
Plusieurs bureaux étaient disposés anarchiquement, lequel de biais, lequel au milieu de la pièce. Il y avait eu des affiches collées sur le mur, mais elles avaient été arrachées. Il ne subsistait que des bouts de scotch, auxquels pendaient des morceaux de papiers colorés
- « Pourquoi être revenu ? demanda l’officier
- Je n’en sais foutrement rien, je vous l’ai déjà dit
- Vous avez fait au bas mot 22 heures de train en deux jours alors que rien n’indique selon nos rapports que vous aviez besoin de retourner dans cette ville. Je dois vous le demander à nouveau, et j’espère obtenir cette fois une réponse précise, que veniez vous faire ici ?
L’officier but lentement une gorgée de café froid. Il regarda avec une immense lassitude l’homme qui lui faisait face. Mais rien ne se produisit. Il tapotait machinalement les petites gouttes brunes tombées sur le bureau. Brun et élancé, habillé avec goût, il pouvait avoir un peu plus de 35 ans. Il avait été souriant au début et plein de petites manies. Mais sa désinvolture s’était rapidement éteinte. Devenu le principal suspect dans la disparition de Clara, il avait fallu le sortir à une heure tardive d’une minuscule discothèque de centre ville à l’est du pays. Après quelques heures en fourgon, le jeune homme sentait toujours le tabac, et une tenace odeur de gin s’échappait de ses vêtements. L’officier reprit
- « Vu les circonstances, vous comprenez qu’il m’est difficile de perdre du temps… Qu’avez-vous fait lorsque vous êtes revenus ?
- Comment vous parlez de ce qui n’existe pas ? Ces derniers jours ont été comme des parenthèses vides… Vous savez ces petits points égarés dans une parenthèse qui signalent une ellipse ? Mon départ précipité de ma ville natale, ces interminables heures de train et finalement le port. Même si je peux rappeler à moi ces souvenirs, leur consistance m’échappe. Je regrette de ne pouvoir vous aider là-dessus. Si Clara a disparu, je ferai quand même de mon mieux pour vous aider
- Alors parlons de Clara et de ce différend qui vous opposait.
- Oui, ceci par contre appartient à une époque dont je peux encore tracer les contours… J’ai connu Clara par le biais de mon travail au laboratoire. Elle était missionnée par une agence de ressources humaines pour mettre en œuvre un plan social, comme vous devez le savoir.
- Et vous avez été licencié…
- Vous savez sûrement aussi que ce licenciement a été mon choix concerté avec la direction bien avant l’intervention de Mlle Dumas.
- C’est exact, du moins c’est ce que votre supérieur a dit… Quel genre de relations entreteniez vous avec Clara ?
- Difficile à dire… On ne peut pas dire que je l’ai appréciée au premier regard. Je n’aimais pas beaucoup ses méthodes de travail ni l’agitation qu’elle amenait au labo.
- C'est-à-dire ?
- C’est une étrange femme, dit rapidement Patrick avec une pointe d’irritation. On pourrait dire qu’elle était glaciale et fébrile sans contradiction. A peine gratifiait elle son interlocuteur d’un vague sourire qu’un de ses étranges tics traversait son visage et transformait le sourire en rictus et tordait ses traits. L’instant d’après c’était encore un autre genre de grimace qui bouleversait sa face. Cela lui donnait des airs de mime fragile, qui émouvaient pas mal de mes collègues… Au risque d’être trivial, se faire la consultante ne leur aurait pas déplu non plus, une sorte de revanche… Vieux réflexe mâle…
- Et vous ?
- Oh moi, de ce coté là elle me laissait aussi indifférent que n’importe quelle femme. »
Patrick ne put s’empêcher de sourire en constatant l’exaspération croissante de l’officier, qui s’épanouissait dans la révélation de son homosexualité.
- « Vous n’êtes pas restés indifférent très longtemps
- Oui et non… Au fil du temps c’est vrai qu’on est devenu assez proches… Elle a vite compris qu’il n’y avait chez moi ni concupiscence ni peur de perdre mon emploi… Alors elle se détendait quelque peu avec moi. En ce qui me concerne, je lui trouvais le mérite de la nouveauté. Et si j’avais démissionné c’était justement par besoin de nouveauté.
- Et ce différend ? »
Patrick baissa la tête l’air mal assuré…
- « Eh bien… Ce « différend » comme vous dites avait pour nom Sondre, étudiant norvégien de son état. Je l’hébergeais momentanément… Entre autre… Du jour où, au sortir d’une soirée ils se sont retrouvés « heureux comme des petits chats dans le même panier », tout a commencé à merder par ici… D’abord je suis parti, une première fois dans ma ville natale à l’est… Mais il me fallait revenir, terminer le préavis, déménager…
- Je vois. Croyez vous que ce Sondre puisse avoir quelquechose à voir avec sa disparition ?
- Indirectement peut-être. En tout cas Sondre est revenu à Oslo il y a quatre mois de ça… Donc je ne vois pas comment il aurait pu l’enlever ou la séquestrer ou quoique ce soit d’autre… »
Cette pensée fit sourire Patrick. Il revoyait en pensée le mince et fin visage de Sondre, sa douceur perpétuelle, ses airs de chat triste… Difficile de l’imaginer faire acte de violence… ou même avoir une seule pensée « inconvenante »…
- " Donc..., soupira l'officier, ce premier retour ? J’espère que vous pourrez me parler de celui là…
- Oui… Je vous ai déjà dit, il y avait le préavis de mon travail, le déménagement… Je ne suis partie que deux jours finalement. Au retour, j’ai trouvé Sondre et Clara chez moi, puisque Sondre vivait chez moi. C’était assez difficile à soutenir…"
La douceur de la peau de Sondre, qui lui avait été ravie continuait de le hanter insidieusement. Il se sentait fragilisé à chaque fois qu’il y repensait… Il avait voulu protéger Sondre et ses 19 ans, s’aménager un petit espace de bonheur clos avec lui…
A 37 ans, il avait presque le double de l’âge de l’étudiant. Ce n’était certes pas la première fois qu’il sortait avec un garçon plus jeune que lui. Cette fois ci, à sa surprise, il s’était senti envahir par un sentiment quasi paternel, extrêmement doux et jusqu’alors jamais éprouvé. Le jeune homme rappelait en lui l’adolescent qu’il avait été et l’initiateur bienveillant qu’il serait peut être. Sondre parvenait sans s’en douter à adoucir l’idée du vieillissement et à être en même temps une incroyable source de jouvence. Sous l’effet du pouvoir anesthésiant du jeune norvégien il s’était senti devenir ange au contact d’un autre ange. Il était bêtement tombé amoureux, en somme, d’une sorte d’amour quasiment mystique, n’en revenant pas chaque matin de retrouver la même pureté, qui tenait plus de l’adolescence que de la virilité. Il se surprenait à sourire de lui-même à cette époque en songeant qu’il avait trouvé son « éphèbe ».
Patrick fut interrompu dans le fil de ses pensées par l’officier de police qui le considérait d’un œil peu amical
« Et alors ?
« Eh bien… »
Patrick s’efforça de surmonter son immense dégoût et poursuivit le récit de l’histoire.
« Clara s’était accaparée Sondre, qui a dit oui, comme il disait oui, à tout ce qu’on lui proposait en somme… Elle lui avait pourri la tête, lui disait qu’il n’était qu’un jouet sexuel pour moi… Que je me moquais bien de sa personnalité propre, tant que j’y trouvais mon plaisir… Je crois que Sondre se fichait un peu de tous ces discours, il allait simplement vers celui qui lui faisait le plus plaisir… »
L’officier eut une petite mimique de dégoût. L’histoire semblait s’orienter vers un récit de jeux sexuels bizarres qu’il aurait préféré ne pas entendre.
« C’est comme ça que… on s’est finalement retrouvé à trois, chez moi. On a vécu de longs mois comme ça. C’était une sorte de… bourbier »
Patrick ne pouvait en dire plus, le souvenir de cette époque le glaçait encore. Au long de sa relation avec Sondre, le sexe n’avait pas occupé toute la place, et leurs relations lui apparaissaient pleines de douceur et de compréhension… Lorsqu’il dut, à contrecoeur, pénétrer cet étrange enchevêtrement d’aversion, de jalousie et d’amour, il s’aperçut rapidement que cette sérénité était révolue. Il aurait volontiers envoyé un coup de poing dans cette bonne femme pour retrouver, le temps de son inconscience au moins, la sereine ambiance des mois précédents. Quant à elle, elle s’était mise, une fois amourachée de Sondre, à le détester. Au cours de ce curieux ménage à trois, il avait été surpris au début des capacités de son corps à l’égard de cette femme, son aversion morale s’amplifiait pourtant. Quant à elle, elle le haïssait avec toute la rage de femme jalouse. Pendant trois mois ils avaient joué à ce jeu sordide dont la récompense était Sondre. Chacun entraînait l’autre dans des abîmes de violence, de décadence, chacun observait l’autre en attendant le moment fatidique où il abandonnerait la partie.
« - Au fond on ne savait plus qui violait qui, qui maltraitait qui…
- Et ce Sondre, n’aurait pas pu simplement choisir entre vous deux ?
- En vérité cette idée ne nous est même pas venue à l’esprit. La situation ne semblait pas atteindre Sondre… Il gardait le même calme, le même sourire, témoignant son l’affection à l’un comme à l’autre.
- Qu’est ce qui s’est passé alors ?
- J’ai gagné en quelque sorte… Clara n’en pouvait plus… et un matin… »
La voix de Patrick se brisa… L’officier le contempla d’un œil surpris. C’était la première fois qu’il manifestait de l’émotion à la pensée de Clara… qu’il avait apparemment tellement détestée.
- Un matin elle est partie… Sans…, et Patrick baissa la tête, sans explications. Et Sondre est rentré chez lui à Oslo, peu après.
L’officier sentait qu’au moins une part de la clé de l’énigme allait lui être révélée sous peu. Respectueux de la procédure, il décida toutefois d’accorder à Patrick, visiblement très éprouvé, une demi heure de repos.
Au sortir de son bureau, ils trouvèrent un subalterne qui les attendant, les yeux fixés au sol.
- « Eh bien ?
- Chef… On a retrouvé Clara… C’est un pêcheur qui l’a trouvé… Dans l’eau…
- Morte ?
- Oui, chef.
Patrick défaillit soudain, se raccrochant au rebord de la fenêtre, il s’entendit dire dans l’un de ses cauchemars :
- « Mais qu’en est-il de l’enfant qu’elle portait ? »
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20.01.2008
Fernand est mort
« C’est terminé. Il s’est éteint » a dit l’infirmière.
Difficile de lever les yeux de ce qui était désormais un cadavre.
« Vraiment ? Fernand est mort ?»
- oui, a dit Jérôme en m’entourant de ses bras, Viens maintenant.
Je me suis laissée faire. Il m’a enlacée.
« Nous devons vivre, a-t-il repris, toi et moi nous allons apprendre à vivre désormais. Laisse tout cela derrière toi. Nous échapperons à la mort. Tu sais que je t’aime, et nous vivrons de toutes nos forces pour cet amour. »
Mi-nable ai-je murmuré en moi-même, en détachant bien les deux syllabes, en insistant sur le n et en m’efforçant d’intégrer une fois pour toute cette lumineuse vérité. Mais un peu plus tard son souffle apaisait ma peine et sa main remontait le long de ma cuisse.
J’avais rencontré Fernand quelques mois auparavant, dans mon petit appartement de la rue des martyrs. Je me délectais en posant mes meubles et mes bibelots de la promesse d’une caricature de vie étudiante. Les meilleures années, on me l’avait toujours dit. Moi-même aujourd’hui je me laisse aller à le promettre à ma fille. Mais aujourd’hui tout est différent. Il n’y a plus sur mes murs de nus de Modigliani, il n’y a plus de musique tard le soir… Finalement j’ai moi-même tourné le dos à ma jeunesse. Rien ne saurait nous prévenir de la désillusion. Et Fernand fut la mienne.
Un soir, ou plutôt un petit matin, je suis tombée sur lui. Impossible de savoir depuis combien il gisait là. Il semblait minuscule, un tout petit être humain fragile à qui un méchant dieu avait fait une farce. Un petit vieillard presque chauve, perlant un peu de sang noirâtre, inconscient. Plutôt hagarde moi même, j’ai choisi de croire en une hallucination due à la déraisonnable quantité d’alcool que j’avais absorbé toute la soirée. Et lâcheté ou incrédulité devant l’apparition, j’ai enjambé ce répugnant personnage, comme on le ferait d’un animal mort avant de regagner mon vermillon chez moi. Rapidement un sommeil lourd et profond m’a emportée.
Le lendemain Jérôme a sonné chez moi. Je l’avais rencontré à la faculté, entourés des deux colonnes moscovites de l’entrée de sciences po, nous avons bavardé et nous sommes devenu des amis. Un charmant garçon… J’étais trop jeune pour cerner sa grotesque flamboyance. Assez beau pour attiser des envies, des jalousies… Assez vif d’esprit pour balayer d’un revers de main tout ce qui ne participait pas de ses célébrations. Je me demande aujourd’hui ce qu’il est devenu. Devant l’écran blanc de mon ordinateur il m’est difficile d’oser taper les lettres de son prénom sur un moteur de recherche. Comment s’empêcher de craindre qu’il ait réussi… Jérôme M a c é… Il serre la main de ministres… Il est élu… Mieux vaut encore fermer mes yeux et me rappeler… Il y a longtemps… Prétendre que mes souvenirs sont inoffensifs… Admettre que de toutes façons, même si je les convoque mille fois cela ne changera rien à ce qui est arrivé.
J’avais ses faveurs, et ce n’était pas rien. Si aujourd’hui je n’ose même plus prononcer son nom, et encore moins prendre de ses nouvelles, je me souviens à la perfection de qui il était. A cette époque il portait un keffieh autour des épaules. Il avait des yeux bleus perçants et des dents étincelantes… Et pour couronner le tout, un sourire de chef de parti, déjà. Combien de prétentions auxquelles nous nous dévoyons…
Il avait passé quelques années en Amérique Latine, en compagnie de ses diplomates de parents. Il en était revenu bouleversé, et pendant des heures, dans des cafés enfumés, nous écoutions religieusement ses récits de la misère quotidienne. « Là bas, nous disait il, les gens sont simples, simples et beaux. Devant leur pureté tu te sens tellement con avec tes petites études dont tu es si fier… Ils ne connaissent rien de Marx et pourtant l’appliquent tous les jours Sérieux tu ne vois jamais plus ta petite vie et tes petits tracas de la même façon quand tu reviens »
Je suis revenue des idoles. Plus rien ne semble m’atteindre, ni un vieillard en robe blanche, ni la sève de la réussite qui coulait dans les veines de Jérôme. Ni même un talisman aux vertus improbables. Il n’y a plus que ma fille et moi. Il n’y a plus que nos deux silences et le repas que je lui prépare. Bientôt il n’y aura plus rien… Mais c’est du passé que je veux parler aujourd'hui.
Je lui ai donc ouvert, ou plutôt celle qui venait d’allonger ses cils au mascara bon marché lui a ouvert
- "t’as vu dans les escaliers ? Y a un petit vieux inconscient…
- oh oui… c’est vrai… mince… je l’ai vu hier en rentrant, j’avais complètement oublié.
- mais… Tu l’as juste laissé là ?
- ben… oui… Mais tu sais j’étais complètement morte, j’ai pas trop calculé. Je l’ai enjambé quoi… Je pensais que quelqu’un s’occuperait de lui.
- Mais… tu es folle ou quoi ? Y a un mec à moitié mort dans ton escalier et toi tu l’enjambes, comme ça et tu l’oublies ?
Il me hurlait littéralement dessus. J’ai cru bon de répliquer, de minauder, d’insister sur mon mal de tête.
- non mais j’hallucine, m’a-t-il répondu plus furieux encore. Fais moi plaisir cinq minutes et va au moins voir s’il est vivant. Non mais tu te rends compte de ce que t’as fait ? C’est un délit ça ! C’est de la non assistance à personne en danger ! Et je peux te dire que le juge, il sera comme moi, il s’en foutra complètement que t’ai bu un coup de trop. Bref, j’appelle les pompiers. Toi tu descends le voir et tu la fermes…"
J’étais brusquement rappelée à la réalité. Il avait raison et c’était inutile de m’en cacher davantage. J’avais du mal à croire que je l’avais simplement oublié, comme si c’était normal de laisser un type agoniser devant chez soi. L’énormité de mon geste m’est soudain apparue dans toute sa violence. Dégrisée…
« Ok, je descends… »
Par miracle il n’avait rien de bien grave… Il avait glissé en allant acheter ses cigarettes, et s’était cassé la jambe. Il ne se souvenait plus de rien après sa chute, pas même (encore un miracle…) que je l’avais croisé.
En sortant de l’hôpital, et après lui avoir promis que je reviendrai le voir bientôt, nous sommes allés nous asseoir dans un café, pour nous remettre.
« Je suis vraiment désolée, ai-je reconnu devant Jérôme, je comprends pas trop ce qui m’a pris… Enfin pourquoi je me suis conduit aussi connement… C’est vraiment toi qui avais raison.
- n’en parlons plus, il va bien, c’est l’essentiel, a-t-il ajouté en payant nos deux verres, tu reviendras vraiment le voir ?
- oui bien sur ! Pour qui tu me prends ? »
Effectivement je suis revenue le voir le lendemain, et le surlendemain, et les jours qui s’ensuivirent. Je ne peux pas nier que si j’allais si fréquemment à l’hôpital c’est aussi parce que je me sentais un peu coupable. Nous ne parlions pas tellement, un petit peu seulement. Je lui lisais le journal. Lui se contentait de me fixer de ses yeux somnolents. Je lui promettais, un brin inquiète de cet engagement, de fréquentes visites chez lui. Personne ne venait le voir à l’hôpital. Les infirmières m’avaient confié qu’aucun de ses parents n’avaient pu être prévenu. Je pensais qu’à tout prendre… Il aurait une voisine.
« - quand tu viendras chez moi, me répétait il, il faudra que je te montre quelque chose, tu verras, c’est une surprise ! »
J’ai vu sa surprise bien assez tôt. Des médailles de guerre, unique talisman, vestige raté d’un passé qui ne risquait pas de m’impressionner. Il me les a montré comme en cachette, a refusé que je les touche, et en quelques secondes, les médailles s’étaient éclipsées, cachées au fin fond d’un tiroir magique.
Ainsi ce vieux monsieur inoffensif au sourire lumineux avait fait la guerre… et quelle guerre…
- L’Algérie c’était la France ! Tu te rends compte ? On a construit des routes, on a construit des écoles, pour les éduquer, et regarde comment ils nous ont remercié… Où en seraient ils sans nous ? Ah si seulement De Gaulle n’avait pas été si faible… C’est bien comme maintenant… La rue fait la loi…
Je me tortillais un peu sur ma chaise, mal à l’aise. J’aurais du le contrarier, j’aurais du bien évidemment lui imposer ma vérité, qui était, j’en suis toujours aussi convaincue, la vérité la plus valable. Aucun peuple, pour quelque raison que ce soit n’a le droit de venir s’installer dans un pays, prendre ses richesses, et pire encore, prétendre éduquer l’indigène…
Et puis De Gaulle… Difficile de garder son calme… Mais pourtant, je savais pertinemment que je n’étais pas attablée avec mes amis à la terrasse d’un café, à refaire le monde en sirotant un Bloody Mary… Il atteignait péniblement les soixante dix ans… Quel intérêt à chercher à le convaincre. C’était inutile, d’abord. Je n’allais certainement pas le convertir en révolutionnaire prêt à sauter sur les barricades et à installer les piquets de grève devant une université… Et quand bien même… avec un peu d’effort j’aurais peut être réussi à lui démontrer que ses arguments n’étaient pas recevables. Mais était ce vraiment une bonne chose de lui enlever les dernières certitudes qui maintenait sa carcasse en vie ?
Fernand était devenu un sujet de conversation avec mes amis. Ils avaient beaucoup ri en apprenant quelle était la fameuse surprise, ils s’étaient même gentiment moqué de moi. Je leur racontais tout, entre autre que je ne savais pas quoi répondre. Comme prévu Jérôme était le plus virulent.
« Ma belle, disait il, tu me déçois un peu. Enfin comment peux tu laisser dire des choses pareilles et te permettre d’aller manifester contre les tests ADN, ou contre l’exploitation de l’Afrique par l’Occident… tu n’es pas cohérente ! ».
C’était effectivement le plus activiste d’entre nous. Il s’était inscrit à un syndicat d’étudiants communiste et il avait les plus grandes chances d’être élu au conseil d’administration… Il était de toutes les manifestations, avait sa carte au PC depuis ses 18 ans. Il avait été le porte parole de divers mouvements lycéens, et il envisageait une carrière politique. Je l’admirais.
Les choses se sont encore compliquées quand j’ai appris que Fernand militait à l’extrême droite, plus encore quand j’ai su qu’il avait fait un testament pour que le parti hérite de tous ses biens. Un mouvement de contestation contre ma passivité commençait à enfler dans ma bande. Jérôme menaçait de ne plus m’adresser la parole.
Je ne pouvais pas me douter que cela n’en resterait pas là. Que ce n’était rien encore.
Un après midi, je lui avais apporté des petits gâteaux, il s’en mettait plein les dents et en crachotait la moitié sur mon visage. Il m’a demandé d’appeler son association d’anciens combattants, pour organiser un repas de célébration… ou quelque chose de ce style là.
- "ah oui, Fernand, a répondu une voix lointaine au téléphone. Vous êtes la fille qui vient le voir ? Vraiment bravo, il faudrait davantage de gens comme vous
- oui, ai-je répondu… Hum… Il m’a parlé d’un repas auquel il doit assister ?
- heu… oui… écoutez… Ce n’est pas une très bonne idée, puisque vous êtes sa petite fée, est ce que vous ne pouvez pas essayer de lui faire passer la pilule ?
- comment ça ?
- eh bien… Vous savez, certains parmi nous ne l’aiment pas beaucoup… Rapport à son passé, si vous voyez ce que je veux dire
- euh… il milite à l’extrême droite, oui, je sais bien…
- oh mais s’il n’y avait que ça… Non, voyez vous ma petite demoiselle, le vrai problème c’est les exactions qu’il a commis en Algérie… Il y a très longtemps c’est vrai… Mais ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant !
- ah… si… bien sûr, bien sûr… heu… Je vais le lui dire oui, d’accord."
Il a donc fallu affronter ses yeux déçu, et, pire encore, son « sourire quand même ».
Je l’ai laissé avec sa télévision, comme d’habitude je le retrouverais le lendemain dans la même position, devant la même chaîne, assis dans le même fauteuil, écrasant ses cendres dans le même cendrier. Quand le temps s’était il arrêté pour lui ? En 62, peut être…
Quelques recherches à la bibliothèque, dans les archives, dans des journaux d’époque, dans des ouvrages, m’en ont appris davantage. La torture, voila pourquoi il avait été mis au pilori par ses amis anciens combattants. Il avait même reçu des sanctions. Tout cela était détaillé. J’en avais le cœur retourné… Un peu hébétée par ce que j’avais appris, j’ai décidé de lui en parler… à demi mots…
« Eh bien oui, je ne m’en cache pas ! Il le fallait de toutes façons ! C’était des terroristes non ? Des types qui posent des bombes, tu crois qu’ils ne méritent pas leur sort ?
- (Je restais muette)
- et tu crois qu’ils se gênaient eux ? Tu n’as jamais entendu parler du sourire à la berbère ? Quand ils arrachaient les couilles des colons pour les mettre dans leur bouche ? Avant de les égorger ? Ah c’est bien joli d’être communiste… Vous les jeunes…
C’était vrai, je l’avais appris lors de mes recherches, les tortures allaient dans les deux sens… Mais les proportions étaient tellement peu comparables… Comment ce petit vieillard inoffensif pouvait il être tellement aveugle ? Comment avait il pu commettre ces actes ?
- "Mais comment tu continues à aller voir ce type ? tonnait Jérôme… Non mais quoi encore… il faudrait absoudre Papon c’est ça ? Tout ça parce qu’il est vieux ! Pourquoi pas Hitler !
- Je sais bien… C’est simplement que… il est seul…
- et tu crois qu’il n’y a aucune raison à ça ?
Il avait raison, il ne pouvait qu’avoir raison… Fernand ne regrettait même pas. Il me parlait d’entretiens qu’il avait eu avec le commandant Massu, avec Bigeard, de ses belles années dans l’OAS… Il se gonflait presque d’orgueil… La torture semblait être un élément du travail parmi d’autre. De temps en temps une rage me prenait et je me promettais de ne plus jamais venir le voir, jamais, jamais, qu’il crève seul, après tout, nul autre que lui ne l’avait autant mérité.
Je suis effectivement restée deux mois sans venir le voir. Et je l’ai tranquillement oublié… Je n’y pensais presque plus.
Pourtant un matin je suis revenue chez lui. J’avais failli le laisser mourir tout seul. Je ne pouvais pas recommencer la même erreur.
Il n’y était pas… J’aurais bien pu m’en douter. J’ai composé en tremblant le numéro de l’hôpital… Chambre 203. Eh bien…
Je lui ai apporté quelques journaux, parmi lesquels Minute, Jaurès me pardonne… Il était content. Ecrasé sous les tuyaux, je ne sais même pas s’il m’a réellement reconnue. Il a souri.
« - tu es gentille, comme toujours »
En sortant de l’hôpital je ne pouvais pas ne pas pleurer… C’était ma faute… Je n’avais pas même cherché à savoir s’il allait bien… Qu’importait son passé, comment laisser un homme mourir seul ?
Je suis revenue le voir, tous les jours. Son état ne s’améliorait pas, et j’attendais toutes les nuits le coup de téléphone qui signerait la fin de cette histoire. Nos entretiens étaient de plus en plus silencieux. Il me regardait d’en bas, de toute son immense gratitude, de son sourire reconnaissant et timide… Il n’avait « pas le temps » de lire mes journaux. Je les lui amenais cependant sans faute, tous les jours.
La fatwa s’était un peu adoucie à la fac. On le savait mourant de toutes façons. Je n’échappais pourtant pas à des commentaires acides
« - et ton grand père facho, ça va ? »
Je ne répondais pas. Je ne disais rien, ni « ta gueule ! » ni « arrête… » ni « mais tu ne comprends pas ? ».
Le téléphone a sonné finalement. Paniquée, bouleversée, je n’ai rien trouvé de mieux que d’appeler Jérôme, qui restait mon ami le plus proche. Il n’a rien dit sinon « j’arrive ». Et nous sommes nous sommes tous les deux dirigés, sans parler, vers l’hôpital.
La suite je l’ai déjà racontée. L’hôpital, puis la morgue… Puis Jérôme. En épilogue il y a ma fille que Jérôme m’a laissée bien malgré lui. Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis le jour où je lui ai assené sa paternité. A la toussaint nous allons quelquefois porter des fleurs à Fernand.
un lien vers la chanson de Brel qui a partiellement inspiré ce texte (je n'ai trouvé qu'une reprise mais elle est assez réussie) : http://www.youtube.com/watch?v=apsRDP9AXNk
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28.12.2007
la plage
21 octobre 2007
La Plage
21/10
Mon amour,
Je n’arrive pas à croire que je suis parti. J’espère que tu pourras me pardonner. Tout est encore très confus dans mon esprit… Je t’écris de Bretagne. Il fait beau. Tu me manques, minutes après minutes… N’en doute pas, je t’en supplie, n’en doute pas un seul instant. Je ne peux rien dire d’autre mais je suis dévasté.
28/10
Mon cauchemar…
Ton corps est partout, ton odeur m’envahit. Tes doigts m’agrippent jusque tard dans la nuit. Mon obsession, ma dame, mon cadeau empoisonné. Seule m’atteint ton image brutale. Allongé sur mon lit dans ce petit hôtel de province, les muscles tendus vers je ne sais pas quelle lumière… Et puis je bande ma belle… et douloureusement….
1/11
Le paysage habitue ma douleur. Il pleut aujourd'hui. Voila plus de quinze jours que je n'ai ouvert la bouche que pour prononcer des mercis inaudibles et des s'il vous plait furtifs. J'ai pris froid. M'étendre nu sous la pluie était une mauvause idée. La douleur physique m'anesthésie. Je suis assomé par la fièvre, je dois te laisser. La mer est belle.
18/11
Enfin guéri après une brève visite à l’hôpital. C’était une petite structure et je voyais la mer. La tempête qui sévissait depuis trois jours s’est calmée aujourd’hui. Il fait presque doux. Sortir de mon lit et faire quelques pas m’a fait du bien.
Je t’aime toujours.
15/12
La brume enveloppe tout. J’ai passé une nuit dans un phare, bercé par le remous des vagues. Je passe de longues heures à fumer des cigarettes assis sur la plage. Je laisse les faibles rayons du soleil m’envahir. Le ciel est blanc. Tout appelle le néant et le repos.
Adieu,
Christophe.
(note : et merci robert musil...)
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14.11.2007
la reine
octobre 2007
La reine
Ils m’appellent leur reine. Il faut croire que ma naissance fut marquée de cet incroyable sceau. Je suis la reine des enfants, c’est vers moi que se tournent toutes leurs prières. C’est moi que les petites filles imitent en cachette. C’est mes poses reproduites à l’infini quand elles minaudent. Une génération est en marche et dans chacun de ces petits cœurs féminins se cache l’immense et impossible désir de devenir moi. A défaut, chacune veulent me plaire, chacune espèrent confusément obtenir l’infini privilège de se faire aimer de moi.
Je suis la reine des vagabonds, celle qui rend leur souffrance tolérable. C’est moi qu’ils invoquent une bouteille à la main et plus tard, perclus de douleur. Ils se taisent pour moi, font de leur mieux pour moi. Mon immense indulgence se déploie à l’égard de leur misère. Ils ont honte, se sentent pris en faute de n’être que des miséreux. Pour se racheter ils veulent bien tout accepter.
Je suis la reine des femmes du peuple, capable de les guérir de leurs petites maladies en les effleurant de ma main. Aucune jalousie dans mon royaume, aucune mauvaise pensée. Humbles et béates comme devant une sainte, elles s’agenouillent, rendues silencieuses.
Je suis la dame des hommes savants, celle qui les fait douter de toutes leurs découvertes, celles qui les laissent balbutiant et doutant de tout, celle qui les désarme. Je suis l’immense énigme qu’ils n’oseront jamais tenter d’élucider. Je n’ai à craindre nulle subversion, chacun ploie devant mon jugement.
Je subjugue chaque artiste, la perfection incarnée, le modèle insaisissable, qui leur ôte jusqu’au désir de création.
Je suis l’inaccessible et somptueuse reine vers laquelle se presse les foules. La dame si indulgente qu'ils n’osent même plus évoquer mon nom. Ma bienveillance les tient muets, ma féminité les emprisonne.
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Coma
septembre 2007
Coma
Je vous écris du pays d’où s’arrachent les héros, d’où s’enlise aussi l’adolescence. J’ose désormais penser que le lendemain se délivrera de tous mécanismes.
Je n’aspire plus qu’à attendre tranquillement que ne m’atteigne la faiblesse du corps. Je n’ignore pas que la complaisance que j’ai à l’égard de ma nouvelle patrie peut être taxée d’innocence béate. Cependant la blancheur dans laquelle je veux bien me fondre me délivre jour après jour.
Je peine aujourd’hui à retenir dans mon esprit ce qui s’est apparenté à un désastre. Comme un vieillard à l’approche de la mort je veux bien rire jaune en songeant à quel point j’ai été aveuglé. Jamais je n’ai pensé être parfait, jamais je n’ai prétendu être, ne serait ce que différent d’autrui. Je n’étais pas dévot de l’argent mais je reconnais avoir cédé devant les images qu’on se présente. Celles qui défilaient très vite, comme divertissantes, celles qui se plantaient devant mes yeux de dément, des religions faciles et obscènes.
Aujourd’hui rien de tout cela ne semble avoir d’importance. Au contraire je veux bien penser que la seule image qui me reste est celle de Lazare ressuscitant.
Vous êtes assises sur mon lit et je vous dévisage les yeux fermés. Vous commencez à ressembler à des saintes, de belle image de piété. Vous me lavez, vous me souriez, vous m’embrassez, toutes bouffies de sublime. Laissez ici ces grotesques soins et votre baiser au lépreux. Laissez aussi les informations, oubliez donc ces guerres que l’on célèbre ou ces futilités que l’on adore. Je vous convie dès maintenant à une messe qui supporte la contradiction des ténèbres. La blancheur qui nous environne ne devrait pas vous faire frissonner. Apprendre à vivre pour la vérité, et prendre son essor vers le sacrifice consenti, voilà ce que je vous propose. Ici il faut renoncer dès l’entrée à la connaissance, comprendre enfin cette étrange parole de Dieu, « bienheureux les ignorants ». Cela n’a peut être rien de séduisant, mais cette solitude vous enivre pourtant. Vous ne deviendrez pas une bête heureuse, ni un homme rieur. Cette liberté n’est pas à conquérir, elle est offerte.
Rejoignez moi là où plus rien ne saurait nous atteindre, là où même la répulsion s’incline. Rejoignez moi là où aucun dérivatif ne vous sera plus d’aucune utilité. Laissez donc ici vos armes, vos sentiments et vos alcools. Vous n’en deviendrez pas plus fort ni plus aguerri, il n’y aura pas de rédemption mais un néant bienfaiteur. Enfin, le repos prendra germe en vous, et vous n’aurez plus besoin de rien. Il n’y a pas de brasier ici, pas davantage de métal froid.
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Lynee
février 2007
Lynee
Je suis chaude et profonde… C’est ce qu’elle avait dit, alors j’étais venu chez elle. Sans trop d’a priori… C’est vrai que je l’aimais bien, et puis bref, après tout je fais ce que je veux, et puis pour quelqu’un comme moi, spécialiste de la frustration dans tous ses états, l’occasion était belle. Je l’entendais gémir sous moi « elle jouit cette salope » j’ai vite renoncé a l’auto stimulation qui avait quelque chose de vaguement ridicule. Sous le lustre un peu désuet de son plafond je me regardais me démener sur son corps blanc… Son corps blanc, son ventre blanc, tout était blanc… décidément je n’y arrivais pas, et les yeux fermés je crois qu’elle commençait à s’emmerder ferme. Moi je pensais à Baudelaire, il devait être petit et insignifiant, je suis belle ô mortels, comme un rêve de pierre. C’était pas vraiment son cas à cette petite fille légère, qui avait manifestement renoncé à prétendre prendre sa vie en main. Prends ta vie en main, prends ta vie en main… Et Jamel dans un spectacle aussi piètre qu’il pouvait l’être t’as aucune chance, alors saisis là.
Je commençais à avoir la migraine… En cadence, elle recommençait à gémir doucement. L’envie subite de l’attraper par les cheveux, ou de l’éborgner. Je me suis retiré.
- qu’est ce que tu fais ?
- je m’en vais ma jolie, tu vois…
-ah bon…
Elle s’est couchée sur le côté, renfrognée… J’ai attrapé mes fringues, et ben tant pis…
En deux pas j’étais à la fac. Je traînais mon sac, je traînais mes potes, je traînais ma gueule mal rasée. Lynee… Comment penser à toi sans prendre ce vieux masque de douleur qui m’est tellement familier ? Et ta mère, et son visage sévère, je ne suis pas un maniaque sexuel, non, ce qu’elle disait était faux, jamais… Tes yeux bleus, ton corps de poupée… Ce n’est pas possible… C’était une religion unique… Et dogmatique…
Alors que dans ma cervelle la musique faisait rage et qu’elle dansait dangereusement, ma main opérait mécaniquement des graphes bizarres sur la feuille blanche. Il était question de pénétration d’actifs dans l’économie. De masse monétaire dans laquelle on ne savait plus quoi mettre… j’ai fermé les yeux… Son corps et ses seins blancs « je pars ma jolie »… J’étais désolé… Ou plutôt j’aurais aimé me sentir être désolé mais je m’en foutais. C’est peut être l’intention qui compte. Ou peut être pas…c’est comme ça, tu traîneras bien tes mini jupes ailleurs. Sylvain qui me parlait vaguement d’un bar à rhum. J’ai décidé de m’y intéresser.
Trois ans auparavant… Lynee, la plus belle, la plus douce… Enfin, tout ce dont un homme peut rêver, ton innocence… Moi j’étais dans le box des accusés. Je n’en revenais pas de me retrouver là, entre ces deux bouledogues… J’ai clamé mon innocence… Ca ne faisait que quelques mois que j’étais aux Etats-Unis, je ne comprenais même pas tout ce qui se passait. Un flash back de ma mère et de toutes ses promesses sur son foutu lit d’hôpital, comme dans un film et j’ai commencé à pleurer. Pleurer sur moi, pleurer d’apitoiement… j’étais pathétique. Je me souviens ne pas avoir pu stopper ce flot humide sur mes joues, comme dans les mangas japonais, où ils pleurent comme une blague, comme une source immense… Je suppose que ça a ému le juge. De toutes façons ça n’était pas vrai. Jamais je n’avais fait de mal à Lynee
Quelques mois encore, il faudrait remonter l’horloge, comme je le faisais chez ma grand-mère pour retarder l’heure de l’école… Le bal du lycée, de la musique pop, des danseuses à frou frou et des boutons esseulés… Mais déjà apparaît Lynee, et je ne sais pas comment retarder son arrivée sur la scène de cet écrit en forme de confession. Je l’ai d’abord aperçue, puis vue, et buvant cette vision… et je ne sais plus l’oublier.
J’aimerais bien éluder tout de suite les descriptions d’ange, les comparaisons colorées, les métaphores religieuses qui ne mènent nulle part… Toujours est-il que j’étais hypnotisé. Certains vieux couples parlent de flash quand ils se sont rencontrés… Je sais aussi que certains sociologues en rient à gorge déployée. Lynee… Un ange blanc…
Je me suis approché doucement. Elle était seule, dans son manteau blanc, comme dans un film de Disney, comme un conte de fée, comme un remake romantique (enfin, encore plus romantique) d’Anna Karénine… Ly nee, en deux syllabes, un halo effrayant de douceur, un mot suave comme un mystère et une boule de gomme… you still had your baby breath… j’étais seul. Elle était assise sur un petit muret et jouait avec des petits cailloux. J’avais vaguement saisi une vexation, un problème d’accompagnement, des rivaux jaloux ? Je me suis approché, j’étais qu’insignifiance, aucun intérêt et j’étais face à face à un mystère. J’ai étouffé mes scrupules, j’ai tordu le cou de ce reste de béatitude religieuse qui revenait de mon éducation jésuite… J’ai provoqué une rencontre…
On est devenu des amis, elle me traînait de fêtes foraines en lac de glace, des balades au bord de l’eau et quoi encore ? Des balades à cheval? Elle parlait beaucoup, m’exhibait comme un objet exotique à ses amies, qui pépiaient dans une langue dont je ne saisissais que des bribes.
J’étais stupéfait… Propulsé dans un univers de jeunes filles chatoyantes je devenais un confident, un objet précieux qu’on s’arrachait lors des soirées. J’étais le bel ami… C’était tout sauf un rôle de composition…
Et il y a eu ce soir là, qui ne peut pas être le plus beau soir de ma vie, qui ne saurait être l’événement majeur que j’ai tourné et retourné dans ma tête jusqu’à l’épuisement. Une symphonie entêtante qui ne me quitte pas. Mais je ne veux pas… Et rien de tout cela ne saurait être vrai…
Peu avant mon retour en France, Lynee avait insisté pour passer une soirée avec moi, just the two of us. Guère remis de ma stupéfaction j’étais plutôt grisé par l’air parfumé et toutes ces conneries… Tout ce que l’on refuse d’admettre, qu’on prend pour des fadasseries tout juste bonne pour les naifs ou les candides… et comme on a tort… L’eau nous entourait, il m’avait fallu me glisser dans le rôle du canotier, et sur cette île…
Pourquoi prétendre que je ne sais pas ce qui m’a pris ? Pourquoi recourir au prétexte de la folie ? Pourquoi parler de moments d’aveuglement ? J’ai simplement pris ou peut être dérobé… Je ne sais même pas si je m’en souviens mais ça n’a rien d’un trou noir, c’est un trou blême… Blanc, pur, même le ciel était blanc et se reflétait sur le lac.… Il paraît qu’au Japon c’est la couleur du deuil. Moi je n’ai rien fait.
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Jet lag
janvier 2007
Jet lag
Il a crié « mais qu’est ce qui t’a pris Bon Dieu ? Stockholm ou pourquoi pas Las Vegas ? Pourquoi pas un beau mariage jet lag et cocaine ? qu’est ce que tu croyais ? T’échapper ? Jouer les romanesques ?
- je ne sais pas… je sais pas…
Il m’a frappée, sa main s’est abattue sans hésitation sur mon visage, le temps de porter ma main sur ma bouche ensanglantée, j’ai levé les yeux sur lui, sans reproche et poussé un cri inaudible. Immédiatement je les ai baissé à nouveau. Sandra n’a pas bronché, elle semblait observer fixement un mégot de cigarette par terre, et s’attendre peut être à ce qu’il lui rende son regard las.
« Mais qu’est ce qu’il peut bien y avoir dans ta foutue cervelle ? » il a explosé à nouveau alors que l’adrénaline emplissait mes poumons. « Qu’est ce que tu fais ? Qu’est ce que tu est ou prétend être ?? »
D’une voix imperceptible j’ai prononcé les seuls mots qui me venaient à l’esprit, quatre mots qui m’apparaissaient être la substance de ce que je vivais
- Je suis ta chienne
Il a levé les yeux au ciel, Sandra a eu un petit gloussement, elle m’a dit doucement
- Arrête, on n’est pas sur une scène ici tu sais…
- Alors c’est quoi que tu veux exactement ? a-t-il repris Tu veux que je te frappe, que je te défonce pour assouvir soif d’auto destruction ? Tu veux que je te baise ? c’est ça que tu veux ? alors je vais te donner ça !
Sandra, fatiguée, écoeurée par cette scène sans talent a tourné les talons. Moi je suivais celui que dans cette terrible régression, en ce lendemain de nuit blanche, d’alcool et même de violence gratuite, j’appelais mon maître. Il était droit, intransigeant, avançait à grandes enjambées sur que je le suivrai. Soudain il s’est retourné. Son expression ne s’était pas adoucie
« ça ne m’amuse pas de jouer ton jeu, tu me dégoûtes, va t en, et surtout ne réapparais pas; »
Il a ajouté lentement, d’une voix plus calme
« tu trouveras d’autres témoins, d’autres partenaires de jeu, tu pourras encore jouer les putes minables, tu pourras encore te rabaisser, t’abimer, t’engouffrer dans toutes les portes, continue, tu n’as pas encore touché le fond et on sait tous les deux qu’il te restera toujours le sang.»
Obéissante je me suis retournée lentement, j’ai parcouru la ville jusqu’à me retrouver devant la porte vitrée et sécurisée de mon immeuble. J’ai contemplé un moment mon propre reflet. J’ai senti le métal froid des clés sur mes doigts. Constaté qu’il y avait encore un peu de sang sur mes mains et laissé une trace rouge sale sur la glace impeccable du hall. Lentement j’ai monté les huit étages, et j’ai écouté mon répondeur, y avait pas de nouveau message. Un peu hagarde, je me suis démaquillée.
Beethoven sur le mur se moquait de moi et de mes faibles talents de tragédiennes. « Ess muss sein »
- j’ai entendu ça des millions de fois, là je suis trop lasse.
Je me suis endormie, assommée de cachets, de vodka que j’ai bu à la paille, anxiolytiques, neuroleptiques…
Les images ont un peu défilées sous mes yeux fermés. Le grand musée, j’ai ri la tête renversée en arrière. La vierge qui souriait paisiblement, des homosexuels qui s'embrassaient doucement, j’ai sombré.
16:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
